Mémoire de nos marais

Le palluage de marais : entre vase, poisson et fraternité

Enfant du marais, je me souviens de deux palluages dans le marais familial. Si ma mémoire peut me faire défaut du fait du temps écoulé et de mon jeune âge à l’époque, ils devaient avoir eu lieu, le premier à la fin des années 1960 et le second au début des années 1980. Ce que je vous raconte là, imprégné du regard de l’enfance, est donc en partie trouble, fait de vérité, mais aussi d’idées probablement imparfaites vis à vis de la technicité employée en ce temps là. II en reste des images ancrées qui marquent une vie. Et fort justement, quoi de mieux que d’aborder ce sujet par une photo :

texte sur le palluage de marais

Le curage de nos marais d’eau salée appelé dans le patois local « palluage » se réalisait donc à la pelle, plus précisément au boguet (sorte de pelle courbée sur les côtés). La périodicité de ces palluages était, il me semble, tous les dix à quinze ans. Ce labeur nécessitait l’emploi d’hommes durs à la tâche, avec un fort esprit de cohésion, menés par le propriétaire qui devait établir la convivialité afin de ménager son équipage. Car, plus qu’une équipe, c’était bien un équipage fait de voisins propriétaires de marais, de cousins… mais aussi d’hommes cultivateurs, vignerons, sauniers… habitant l’Île d’Olonne, qui, une fois les récoltes engrangées, avaient pour spécialité de s’atteler aux palluages des marais dans les mois hivernaux. Je ne sais si ils étaient payés en monnaie sonnante et trébuchante, je sais qu’ils étaient récompensés en anguilles, mulets et bars. À noter qu’à l’époque, une grande partie de la pêche était achetée par quelques mareyeurs des Sables d’Olonne. Temps révolu! La pratique du palluage, les « bras »* de notre marais à poissons étaient compartimentés dans son fond, constituant des carrés relativement égaux, délimités par des « baratchines »* (petits barrages submersibles dans le travers du bras). Le marais était vidé en grande partie de son eau par l’ouverture des « couafs »* (un tronc d’arbre imputrescible, scié dans sa longueur, évidé faisant office de buse). Ces couafs étaient enterrés au niveau le plus bas du marais en direction de la Chnoue ou d’une corde, et fermés en temps normal par un bouchon de glaise (argile grise du marais) mélangé à de la paille.

En conséquence, leur ouverture chassait un grand volume d’eau du marais à palluer. En fonction de sa surface et du calendrier de travail, il pouvait être décidé de faire des batardeaux afin de ne pas le vider entièrement. Le poisson s’agglutinait au fond, dans les compartiments où l’eau stagnait, craignant moins l’asphyxie dans ces périodes hivernales. Bars, daurades royales, mulets étaient pêchés en priorité, L’anguille, résistante, pouvait l’être ensuite. Il s’en pêchait encore pendant l’enlèvement de la boue au boguet. Afin d’éviter la prédation par les oiseaux ou autres animaux, le poisson pêché était stocké dans des viviers en bois, immergés. Le calibrage, la pesée, le partage et la vente suivaient. Au fur et à mesure, les compartiments étaient vidés de leur eau, dans une corde, à la pompe à bras. Les derniers m3 d’eau étaient évacués avec une sorte de grosse pelle en bois en demi coffre ouvert. Il en était de même pour les fosses. 

Chaque compartiment, chaque fosse était successivement nettoyée de sa vase. Les hommes bottés, au creux du « bras », jetaient sur les bossis, les pelletées de vase, laissant apparaître l’argile, gris clair, garantissant l’étanchéité du marais. Une finition était faite afin de lisser le fond du bassin. Travail de bagnard! Je garde trois images de ces moments là. 

Elles sont bien évidemment anecdotiques, voire inconséquentes pour le lecteur, mais elles sont inscrites dans ma mémoire peut être pour l’éternité: Mon oncle, pourtant costaud, englué dans la vase, épuisé, se déchaussant pour en sortir péniblement avec de l’aide Mon père assommant une énorme anguille (de la taille d’un congre). 

Ne pouvant la mettre vivante dans un vivier, il la transporta sur son épaule, à la nuit tombante, jusqu’à la maison. J’étais dans ses pas, les yeux écarquillés Le curé, en visite paroissiale chez ses ouailles, qui monta sur la table de la cuisine pour changer une ampoule. Mon père était trop occupé à trier et partager le poisson, et à priori peu intéressé par les dires de ce visiteur impromptu. Tâche accomplie, le prêtre partit avec un bar, un mulet ou une anguille. Je ne sais plus… 

Depuis les années 1990, les pelleteuses font le travail manuel des hommes, jetant définitivement le mot « palluage » sur le bossis au profit du mot curage. Mon père disait: « ils ne savent pas faire, ils vont trop profond et attaquent la couche d’argile ». Pourtant, un curage mécanique fut réalisé dans le marais familial. Depuis, les outils et les techniques se sont améliorés. Mais c’est une autre histoire, un autre temps! 

J-F. Cahueau

*Il est possible que des mots issus du patois soient mal orthographiés.

©Photo appartenant à la famille de M. J-F Cahueau

You are currently viewing Mémoire de nos marais