Au Ve siècle avant notre ère, les peuples celtes venus de Bohême région d’Europe centrale amorcent un long périple migratoire vers l’ouest.
Leur progression n’est pas seulement motivée par la recherche de terres agricoles : elle s’inscrit aussi dans une quête initiatique. Suivre le soleil couchant, c’était marcher vers l’extrémité du monde connu, là où la terre s’unit à l’océan, où l’on franchit symboliquement les frontières du visible. Cette dimension cosmologique fait écho à leurs croyances dans un au-delà situé à l’ouest, « l’Île des Bienheureux » ou « Avalon » dans certaines traditions celtiques.
C’est sur les côtes atlantiques, en Vendée, que certains de ces peuples appelés ici les Pictes trouvent refuge.
Ils y découvrent un territoire singulier : un équilibre naturel entre mer, forêts, élévations boisées et vastes zones humides.
L’Île d’Olonne, petit promontoire cerné par les eaux, devient un site privilégié. Pour ces populations animistes, tout lieu où l’eau, la terre et le ciel dialoguent formait un espace de communication entre les mondes. Le nom même d’« Olonne », avec sa racine celte ol-onna (eau sacrée ou cours d’eau élevé), en conserve l’empreinte.
Très tôt, les Pictes transforment ces marais littoraux en un véritable paysage productif. Ils canalisent les flux marins à travers des étiers rudimentaires, exploitent les effets de la marée, construisent des bassins creusés à la main dans l’argile, où l’eau salée s’évapore lentement sous l’action du soleil et du vent. Le sel ainsi obtenu, blanc ou gris selon le substrat, devient une richesse vitale. À cette époque, il ne sert pas seulement à conserver les aliments poissons, viandes, céréales mais aussi à réaliser des échanges, fonctionnant comme une unité de valeur avant la généralisation de la monnaie. Le sel est aussi un élément rituel : il purifie, protège, sanctifie. Chez les Celtes comme plus tard dans le christianisme, il est associé à la vie, à l’incorruptible et au sacré.
Avec l’arrivée des Romains, l’activité prend une ampleur nouvelle. Conscients du potentiel économique de la région, ils ne conquièrent pas les Olonnes par les armes mais s’associent aux élites locales. Ensemble, ils perfectionnent les structures : canaux maçonnés, redistribution hydraulique optimisée, stockage en amphores. Le sel devient un pilier du commerce impérial. Il alimente non seulement les marchés locaux, mais aussi les villes de l’intérieur comme Poitiers, Tours ou Saintes. Une partie sert à la fabrication du garum, cette fameuse sauce de poisson fermentée, incontournable dans la gastronomie romaine.
Mais au-delà de la technique, la culture du sel à Olonne demeure un acte profondément lié aux rythmes naturels. La topographie particulière de l’île, une élévation entourée de zones inondables favorise une régulation douce des marées. Les anciens sauniers, héritiers des savoirs celto-romains, observent les cycles lunaires, l’orientation des vents, l’ensoleillement, la montée et la descente des eaux. Ce lien fin entre l’homme et les éléments reflète une lecture du monde fondée sur l’harmonie avec les forces cosmiques. Les récoltes de sel donnaient lieu à des cérémonies : offrandes, libations, puis bénédictions chrétiennes une fois les rites paganisés. On retrouve encore aujourd’hui des processions et fêtes locales qui en sont les héritières déguisées.
De nos jours, les marais salants de l’Île d’Olonne comptent parmi les rares en France à préserver ce savoir-faire ancestral. Les sauniers y perpétuent une technique entièrement manuelle. Ce sel, non raffiné, riche en oligo-éléments, est réputé pour sa finesse et son goût. Il s’inscrit dans une démarche écologique et patrimoniale, qui relie le présent aux gestes du passé. Le paysage salicole, avec ses canaux, ses œillets (bassins) et ses cabanes, demeure un témoignage vivant de cette aventure millénaire, enracinée dans la spiritualité, l’ingéniosité et la relation sacrée entre l’homme et la mer.
Une colline visible depuis la mer
Enfin, l’église d’Olonne, perchée sur la butte naturelle du village, agit comme un amer pour les marins, un repère visuel entre ciel et mer. Ce rôle stratégique, déjà occupé par un site cultuel celtique avant la christianisation, prolonge la tradition d’un lieu qui guide, protège et relie les mondes.
Olonne‑sur‑Mer : un amer ancestral guidant les marins
L’église Sainte‑Marie, point haut emblématique
L’église Sainte‑Marie d’Olonne-sur-Mer, érigée sur une butte naturelle, servait de repère visuel essentiel pour les navigateurs. Cette élévation plateau, visible dès plusieurs kilomètres en mer, permettait aux pêcheurs et commerçants de repérer leur position et d’ajuster leur cap en approche du rivage.
Navigation par alignement : une méthode précise
Avant l’ère moderne, les marins utilisaient la navigation par alignement : en alignant deux repères fixes (amers), ils pouvaient se positionner avec précision et naviguer en toute sécurité le long des chenaux. L’alignement de l’église d’Olonne avec un deuxième point haut probablement un menhir remarquable, une élévation naturelle ou une ferme isolée formait une ligne de route sécurisée menant à l’entrée des marais ou au port.
- Ce procédé permettait de suivre un cap stable (alignement fuselé) ou de repérer des zones de danger (un amer masqué signale un obstacle).
Fonctionnement technique du repère marin
- Relèvement azimutal : avec un compas, le marin relevait l’angle entre le navire et l’amer (ex. : le clocher d’Olonne). Sur la carte marine, ces azimuts traduisent la position du bateau .
- Alignement de chenal : si l’église, un menhir ou un arbre étaient parfaitement alignés, le marin savait qu’il naviguait sur la voie la plus sûre à marée descendue ou montante.
Une articulation entre le sacré et le maritime
- Dimension religieuse : l’église, en tant qu’amer, assurait une fonction spirituelle dont les marins la considéraient comme une protection divine. L’arrivée en vue du clocher marquait un moment solennel de recueillement ou de gratitude.
- Continuité d’un point sacré : souvent implantée sur l’emplacement d’un ancien lieu de culte ou site mégalithique (menhir, roche sacrée), l’église perpétuait un usage rituel de l’espace d’abord païen, puis chrétien en conservant la vocation symbolique du lieu.
Source :
– Carte marine : Archives municipales des Sables-d’Olonne, du Musée de l’Abbaye Sainte-Croix, de la Bibliothèque Nationale de France et du Service Historique de l’Armée de Terre.